Anne-Laure Peytavin

Michel Combes, SoftBank : « Les entrepreneurs français ont une énergie incroyable »

Leadership

1 avril 2022

7 minutes

Lors d’un passage express à New York, Michel Combes a tenu à répondre présent à l’invitation de FrenchFounders, pour la deuxième édition des événements Leaders Series. C’est dans les agréables locaux de Cooley à Hudson Yards qu’un public – majoritairement masculin – s’est réuni pour écouter ce capitaine d’industrie français, aujourd’hui COO du géant japonais Softbank, et interviewé par Géraldine Le Meur, partner du Fonds de FrenchFounders.

Impressionné par l’environnement tech de la France

Très détendu, le dirigeant a débuté cette discussion en racontant comment il avait convaincu Masayoshi Son, le fondateur de Softbank, d’allouer plus de fonds à la France. L’investisseur japonais, gérant du plus gros fonds tech au monde Vision Fund et à la tête de plus de 150 milliards de dollars, avait jusqu’à présent favorisé des investissements « late stage » en Chine, en Inde et aux États-Unis. « Je suis allé en France au printemps 2021 et j’ai été estomaqué par le dynamisme de l’écosystème français, dont je m’étais un peu éloigné ces dernières années ». Michel Combes, qui venait de passer plusieurs années au Kansas comme directeur financier de Sprint, est impressionné à la fois par la qualité des entrepreneurs de l’Hexagone, et le contexte favorable aux start-ups tech qui y règne. « L’environnement réglementaire a changé en France sous l’impulsion du gouvernement. Plus de capitaux ont été alloués dans des premiers tours notamment grâce au travail incroyable de bpifrance et des équipes de Nicolas Dufourcq ».

Des séances de « speed dating » avec Jonathan Cherki ou Nicolas Julia

Ce terreau attractif permet aux entrepreneurs français, qui auparavant étaient obligés de partir pour se lancer, de développer leur entreprise dans l’Hexagone. Michel Combes organise alors des séances de « speed dating » avec Jonathan Cherki ou Nicolas Julia, et est totalement séduit. « Les entrepreneurs français ont une énergie incroyable, et une vraie volonté de se développer à l’international. Nous avons eu aussi un effet accélérateur, d’autres fonds américains se sont positionnés en France à notre suite pour tirer parti de ces opportunités », témoigne Michel Combes. Les chiffres des levées de fonds françaises confirment cet emballement : 11,6 milliards d’euros collectés en 2021 pour la French Tech, en hausse de 115 % sur un an. « On le doit aussi aux pouvoirs publics. Aucun autre Président n’a donné un objectif de licornes, et nous avons atteint cet objectif de 25 licornes françaises avec presque 4 ans d’avance ». Pour Michel Combes, il ne fait aucun doute que l’Europe a les moyens de jouer sa carte dans les prochaines années, et de voir émerger des décacornes et – qui sait – même des start-ups valorisées à plus de 100 milliards d’euros, par exemple dans les fintechs.

Un investisseur de long terme

Dans ce contexte, Softbank peut se démarquer par sa puissance de frappe mais aussi son statut d’investisseur long terme. « Nous investissons sur notre propre bilan, ce qui nous distingue des autres fonds ». Il a ainsi les moyens d’attendre une sortie, soit industrielle soit une IPO. Malheureusement, l’Europe manque d’un indice tech aussi attractif qu’aux États-Unis. « Le dernier étage de la fusée sera la création d’un Nasdaq européen », ajoute-t-il.

La discussion évolue ensuite vers la situation difficile de la guerre en Ukraine. Michel Combes explique que Softbank n’est pas exposé en Ukraine ou en Russie, mais la correction des marchés et la volatilité sont une réalité pour tous. La décorrélation entre la valorisation des entreprises cotés et privées est indéniable, mais n’a pas vocation à durer selon lui. L’avantage est que les start-ups ont levé beaucoup d’argent récemment et ont pris des mesures pour limiter leur « cash burn ». Pour le dirigeant, le « juge de paix aura lieu d’ici six à neuf mois, nous verrons si les prochaines levées se font avec une prime ou à une valorisation inférieure aux derniers tours ». Avec, à la clé, une prime aux meilleures pépites.

Une position plus attentiste sur les cryptos

Interrogé sur les participations françaises de Softbank, Michel Combes évoque le profil prometteur de Sorare et du Web3. « Je n’étais pas un investisseur mais un manager dans ma carrière. Aujourd’hui j’essaie de comprendre les évolutions, les changements de modes de consommation et de vie. On a l’impression d’être au début d’une lame de fond, comme avec l’ère Internet dans les années 90. Mais cela prend du temps et demande de l’argent », explique-t-il. Softbank est en revanche plus attentiste sur les cryptos, car Masayoshi Son ne comprend pas encore leur modèle économique. Mais sous l’impulsion de Michel Combes, Softbank a créé un fonds blockchain de 2 milliards de dollars – un montant raisonnable au regard de l’enveloppe de 150 milliards que l’investisseur gère – et adopte une approche prudente dans ses allocations de fonds. Sur les critères ESG, Softbank a une approche transversale et investit dans des entreprises qui utilisent l’intelligence artificielle pour disrupter leur secteur, pour l’instant uniquement en equity - même si cela pourrait changer.

Lors du Q&A, une femme du public interroge sur la promotion des femmes dans la tech. Michel Combes reconnaît qu’il s’agit d’un sujet de réflexion majeur pour chacun, a créé un « opportunity fund » il y a 18 mois qui investit dans des entreprises fondées par des membres de minorités et a fait des émules. Pour lui, « l’effet réseau est très important, il faut briser les barrières », ce qui vaut aussi pour le recrutement de talents issus de la diversité dans ses participations. Mais il en est conscient : malgré les efforts, ce n’est pas encore suffisant.

L’équilibre crucial entre croissance et recherche de rentabilité

La question suivante est posée par Charles Gorra, le fondateur de Rebag : comment arbitrer entre croissance et recherche de rentabilité pour une start-up ? Une question cruciale pour Michel Combes, qui a dû gérer la restructuration financière de WeWork. Le dirigeant le reconnaît : « Avec Wework, nous avons poussé la croissance un peu trop loin ». Si Softbank a dans le passé investi dans des entreprises dont le modèle de rentabilité n’était pas toujours démontré sur le moyen ou long terme, il est aujourd’hui très exigeant. Le français explique n’avoir aucun problème à investir dans des start-ups qui brûlent du cash, si elles ont la perspective et la capacité de devenir rentable. Et de rappeler que sur 400 participations, l’investisseur n’a eu à restructurer que 2 ou 3 d’entre elles. La discussion se termine sur une question innovation de Charlotte Hausemer, de BNP Paribas. « Nous avons investi dans de belles fintechs : Sofi aux États-Unis, Revolut en Europe mais aussi en Amérique Latine. Elles ont été mises à mal ces dernières semaines à cause des marchés, mais nous misons sur des changements de paradigme sur le long terme ». Et de conclure : « Nous avons une vision et sommes un investisseur patient ». Une qualité précieuse en ces temps troubles.

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