Anne-Laure Peytavin

Phil Libin, Mmhmm : « La mauvaise communication est la racine de tous nos problèmes »

Entrepreneuriat

19 mai 2022

5 min

Une fois n’est pas coutume, les membres du Retail club de FrenchFounders avaient rendez-vous mardi 10 mai pour une conférence en ligne sur les bienfaits du travail… en ligne justement.

Et pour en vanter les mérites, le club avait invité le serial entrepreneur américain Phil Libin, qui a cofondé l’application de prise de notes Evernote et est maintenant à la tête de la start-up de vidéos Mmhmm. L’homme, qui a une position très radicale et assumée sur les bienfaits du travail à distance, était interrogé par le président du club SaaS de FrenchFounders, Stephan Dietrich.

Un serial entrepreneur mais un mauvais VC

Pour commencer, Phil Libin a retracé sa carrière. Après des études d’informatique à Boston, il a fondé sa première entreprise en 1997, en plein âge d’or d’Internet. « Vous pouviez grimper à n’importe quel arbre, le secouer en disant .com et vous aviez de l’argent ». Il vend sa société en 2000 juste avant l’éclatement de la bulle, puis en crée une deuxième dans la sécurité bancaire et gouvernementale, avant de fonder Evernote avec la même équipe en 2008. La start-up connaît un succès global et quand il la quitte en 2015, Phil Libin est convaincu qu’il a fini sa vie d’entrepreneur. « Je voulais être un VC mais je me suis rendu compte que je n’étais pas bon ». Il décide alors de fonder un studio où il incube des startups dans l’intelligence artificielle, appelé All Turtles. « J’ai réalisé que les modèle de financement des start-up était bien trop étroit, et focalisé sur cinq facteurs : un entrepreneur homme, blanc, la vingtaine, diplômée d’une grande université et habitant dans une grande ville. Sinon, vous avez au moins dix fois moins de chances de lever de l’argent ». Le dirigeant regrette que seule une poignée de personnes fortunées contribue à résoudre des problèmes, et cette façon très efficiente d’organiser l’innovation.

Transformer l’économie de la communication

Finalement, le virus de l’entrepreneuriat le reprend pendant la pandémie, et cette aventure naît d’une blague. « On faisait des Zooms sans fin et tout était ennuyeux, on a commencé à faire des choses marrantes face à l’écran. Et puis on s’est rendu compte que cela représentait le futur de la façon dont on va communiquer ». Il crée alors Mmhmm, qui a une mission bien plus large et ambitieuse que des fonds d’écran amusants : transformer l’économie de l’information, donner des outils pour que les gens communiquent mieux. « La mauvaise communication est la racine de presque tous nos problèmes, intentionnellement ou par accident ».

Pour Phil Libin, il s’agit de repenser en profondeur l’économie des relations. Au bureau, les interactions permettent de construire un capital (de confiance, de compréhension), et ce capital est ensuite consommé. Il est donc essentiel de construire cette relation pour ensuite l’utiliser et en bénéficier. Le dirigeant le reconnaît, la pandémie et le confinement ont provoqué une vraie rupture, ont bouleversé les rapports de travail et la façon dont nous les envisageons. « Le monde change tellement en si peu de temps, c’est un moment passionnant pour les entrepreneurs ».

Une nouvelle vie épanouie dans l’Arkansas

Lui-même a changé de vie pendant cette période. Il y a 18 mois, il a déménagé de San Francisco en Arkansas, à Bentonville, avec sa famille. « Nous nous sommes échappés pour avoir un jardin, on pensait rester deux mois ». Mais rapidement, il se rend compte de l’avantage de travailler depuis cet endroit et de bénéficier de cette « out of office loop ». « Pour les créatifs, la qualité de vie améliore la qualité du travail, et on gagne plus d’argent etc. C’est un cercle vertueux ». L’ambition est de déconstruire le modèle de la rémunération à l’heure, qui a évolué vers une rémunération au travail produit (input). Mais il faut aller au-delà et penser à ce que le travail apporte à mon entreprise, son impact et sa véritable valeur (output), explique-t-il.

S’affranchir du temps dans le travail

C’est dans cette démarche qu’il arrive au cœur du problème : le fameux « zero-meeting day ». « Je ne crois pas à la semaine de quatre jours, vous entrez dans la tyrannie du temps, le temps devient votre patron ». Le manager s’est affranchi des considérations de temps et ne calcule pas le nombre d’heures ou de jours, c’est une question de confiance et d’autonomie des équipes. « Nous ne gérons pas une prison », dit-il en souriant. Lui-même avoue avoir un équilibre de vie bien meilleur, mange mieux et fait de l’exercice au milieu de la journée si besoin, et est plus productif que jamais depuis qu’il a adopté cette organisation.

Une organisation “distribuée”

Cette façon de penser n’a pas toujours été la sienne, se rappelle-t-il. Pour faire venir les salariés, il a dépensé beaucoup d’argent pour avoir de beaux bureaux collaboratifs, où ces derniers restaient en moyenne 3 heures par jour. Puis leur a donné des casques onéreux pour s’extraire du bruit, alors même qu’il avait obligé ces gens à venir. « Je ne demanderai plus jamais à un employé d’affronter les bouchons en voiture pour venir au bureau, c’est inhumain ». Sa règle est simple : personne ne doit aller au bureau, mais il n’aime pas le mot « remote », qui donne une sensation d’isolement. « Nous sommes distribués, nous faisons les choses différemment mais les avantages sont colossaux ». Cela passe par communiquer aux employés qu’ils ne seront jamais obligés de retourner au bureau, sans avoir à renégocier leur salaire. « Les gens peuvent vivre où cela leur plaît pour leur équilibre vie privée-professionnelle, cela n’a rien à voir avec leur valeur. Et si nous surpayons certaines personnes dans certains endroits, tant mieux ».

80% du travail devrait être asynchrone

Parmi l’audience, une question est posée sur l’importance des interactions physiques au travail, et de créer une culture d’entreprise. Phil Libin reconnaît sans ambages que le contact est très important, se réunir au même endroit pour partager des moments de qualité avec ses proches ou ses collègues est précieux. Mais pour le reste, des substituts sont très faciles à organiser. « 80 % de notre travail devrait être asynchrone », juge-t-il, expliquant aux participants que cette vidéo serait probablement plus utile à regarder plus tard, à un moment plus opportun pour eux ☺

Pressé sur ces sujets, Phil Libin argumente que cela ne remet pas en cause notre curiosité, et au contraire permet de renouer avec nos proches pour les moments qui comptent. « Vous devriez pouvoir passer du temps avec vos enfants au milieu de la journée. J’apprécie aussi d’échanger avec des gens qui ne travaillent pas pour moi, cela nous ouvre à différentes perspectives ». Et de contrer une idée reçue : on peut travailler ailleurs de chez soi, il s’installe d’ailleurs un peu partout. C’est une organisation, mais cela deviendra la norme, assure-t-il. « J’ai passé 30 ans de ma vie derrière un ordinateur. Ce que nous avons connu disparaît, nous devons le remplacer ». Cela demande une intention, mais « nous avons une opportunité fondamentale d’avoir une meilleure vie ». Tentant comme proposition.

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