Theranos : récit d’une incroyable descente aux enfers dans la Silicon Valley

C'était il y a près de 4 ans déjà, pourtant l'affaire Theranos suscite toujours autant d'interrogations et de fascination. Nombreux étaient les membres à avoir fait le déplacement en novembre dernier pour écouter John Carreyrou, Journaliste et Auteur du best-seller "Bad Blood", en conversation avec Emmanuel Saint-Martin, CEO de French Morning USA. Mensonges, exagérations, environnement toxique... Elizabeth s'est pleinement appropriée la culture Silicon Valley du "fake it until you make it" au point de se compromettre sur le plan légal et moral. Retour sur les détails de l'affaire qui a secoué le monde de l'entrepreneuriat.

Le 19 novembre 2019 à New York, et en présence d’une centaine de membres fascinés par le sujet, nous recevions John Carreyrou, journaliste et auteur du best-seller “Bad Blood: Secrets and Lies in a Silicon Valley Startup” à l’occasion d’une discussion fascinante sur l’affaire Theranos et la tristement célèbre entrepreneure Elizabeth Holmes.


Un foyer propice à l’innovation.. mais aussi aux mensonges


Pour beaucoup, la culture de l'entrepreneuriat dans la Silicon Valley consiste à faire des promesses excessives pour impressionner les investisseurs et ainsi obtenir de l'argent pour financer leurs projets. Dans cette optique, les entrepreneurs doivent nécessairement se vendre et communiquer leur passion aux investisseurs, au conseil d'administration et aux employés, mais Elizabeth est allée trop loin. Elle était persuadée qu’il était normal de se comporter de cette façon, que c'était le modus operandi du monde de l'entrepreneuriat. Elizabeth a donc cultivé une mentalité de "nous contre eux" et de secret qui s'est avérée très toxique en interne et a accru la méfiance et le mécontentement de ses employés. Nombreux furent ceux contraints de partir ou de démissionner après des désaccords quant à la véracité des dires et faits de la startup. Ceux qui invoquaient des objections scientifiques furent également marginalisés ou licenciés.

John, qui travaillait alors comme journaliste d'investigation au Wall Street Journal, a su dès son premier appel téléphonique avec un insider Theranos qu'il venait de tomber sur une pépite journalistique. Il était très sceptique quant aux affirmations d’Elizabeth dès le tout début. L'absence de données examinées par des pairs pour étayer les affirmations scientifiques de la société, les descriptions vagues d’Elizabeth sur le fonctionnement de la technologie de test sanguin de Theranos et le secret qui entourait les opérations quotidiennes de la société, sont autant d’éléments qui l’ont alerté.


Un rêve qui tourna rapidement au cauchemar


Elizabeth a 19 ans lorsqu’elle abandonne ses études à Stanford. Jeune, elle voulait être entrepreneure dans la technologie et avait beaucoup d’admiration pour Steve Jobs. En 2003, elle fonde Theranos et imagine un appareil de diagnostic qui permettrait d'effectuer toute la gamme d’analyses sanguines à partir d'une ou deux gouttes de sang prélevées sur le doigt. Cependant, son produit était un produit médical et les enjeux bien plus importants. Dans l’environnement des soins et de la santé, il est plus facile de s'en tirer avec une nouveauté liée à une application ou un logiciel pour smartphone. En somme, toute innovation où les laboratoires ne sont pas directement concernés. Or, à l'automne 2013, elle s'est lancée dans le développement d’un outil de diagnostic de tests sanguins. En réalité, l’appareil était défectueux : le Mini Lab n'était pas du tout ce qu'elle prétendait. Même s'il avait  fonctionné, il n'aurait pas été capable de faire des centaines de tests comme promis. Là où plupart des gens se seraient arrêtés là, elle a néanmoins poursuivi dans sa trajectoire mensongère.

La technologie, sur laquelle elle travailla pendant près de 10 ans jusqu'à ce que son entreprise atteigne une valeur de 10 milliards de dollars en 2014, charma nombre d’investisseurs qui furent flattés par cette jeune femme engageante qui leur pitcha l'idée de cette technologie révolutionnaire. Rapidement, Elizabeth fut présentée à des personnalités de renom fin 2013 et pu former un conseil d'administration d’une grande ampleur, ce qui lui conféra plus de soutien et de légitimité aux yeux de tous.  Ce conseil d’administration servait également à rassurer les personnes extérieures que l'investissement n'était pas un risque mais une opportunité.  
Une partie d'elle était convaincue qu’elle arriverait à ses fins.  Or, pendant près de 10 ans, l'écart entre ce qu'elle avait promis et ce qu'elle prétendait avoir réalisé ainsi que l'état de la technologie, est devenu si énorme qu'il est devenu ce que la Securities and Exchange Commission (SEC) appela une "fraude massive".

Quand John fait paraître son premier article d'investigation en octobre 2015, il fait face à beaucoup de résistance dans la Silicon Valley et subit le contrecoup de son investigation.
Des tensions juridiques se créent également entre la société et Tyler Shultz, le lanceur d’alerte qui tenta d’avertir Elizabeth et le comité exécutif de ses soupçons et craintes. Son grand-père, George Schlutz, éminent professeur à la Stanford Business School et membre du conseil d'administration de Theranos dès 2011, prit le parti du d'Elizabeth, une décision qui créa une véritable séisme au sein de la famille.


Theranos : leçons et répercussions pour la Silicon Valley


John tenta d’interviewer Elizabeth à plusieurs reprises au fil des années : à l'automne 2016, il fit une autre tentative d’interview avec elle en lui faisant comprendre que le livre ne serait pas un récit flatteur pour elle. Il lui présenta l’interview comme l’occasion de partager son point de vue et d’ainsi influencer le récit mais celle-ci refusa toute invitation d’interview.

Au total, Elizabeth recueilli un milliard de dollars, dont 250 millions au cours des premières années, avant de commercialiser sa technologie afin de solliciter des fonds à nouveau. Les investisseurs qui prirent part tardivement à l’aventure Theranos furent ceux vraiment arnaqué par Elizabeth. Très peu d'entre eux prirent la peine de faire une vérification diligente pour se faire entendre, sauf le fonds spéculatif de San Francisco, le Partner Fund Management. Rupert Murdoch, qui tenait la revue où John travaillait, fut le plus gros investisseur avec 125 millions de dollars. Ce dernier reçu Elizabeth maintes fois durant lesquelles elle tenta de faire annuler le reportage. Finalement, John perdu son emploi.


Aujourd’hui, Elizabeth fait face à des accusations qui ne sont pas seulement financières mais aussi morales. De nombreuses années durant, elle favorisa une mentalité de culte au sein de Theranos et selon John, la leçon ne sera pas apprise dans la Silicon Valley tant qu'elle ne sera pas en prison. Avec près de 20 millions de pages de preuves et nombres de témoins importants, John est persuadé que Elizabeth sera finalement condamnée, notamment pour la partie médicale du scandale qui sera implacable.

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