Pourquoi les investisseurs français rachètent des sociétés opérationnelles en Suisse

Depuis la crise du Covid, un nombre croissant d’investisseurs et de groupes français cherchent à développer une partie de leur activité en Suisse afin de diversifier leur risque opérationnel et de se prémunir contre l’instabilité économique, sociale et fiscale française.
La stabilité réglementaire et la solidité du franc suisse leur permettent d’ancrer tout ou partie de leur activité dans un marché refuge en cas de décrochage de l’euro. Cette stratégie a été entreprise par un groupe français de laboratoires d’imagerie médicale qui a construit son développement en Suisse romande en plusieurs temps, avec le rachat d’un premier institut d’imagerie à Genève début 2025. Plutôt que de créer une filiale ex nihilo, le déploiement a été initié par l’acquisition d’une société opérationnelle déjà établie. Cette approche a permis au groupe d’acquérir directement une clientèle, une équipe et une réputation locale, tout en offrant un accès immédiat à un environnement économique, fiscal et social parmi les plus dynamiques d’Europe.
Cet article illustre, à travers un cas concret, les avantages structurels de la Suisse par rapport à la France : fiscalité, charges sociales, gestion RH et gouvernance d’entreprise.
Une fiscalité des entreprises simple et prévisible
À Genève, une société opérationnelle est soumise à un seul impôt annuel sur le bénéfice. Son taux effectif s’établit autour de 14 % du bénéfice net.
En France, l’impôt sur les sociétés est fixé à 25 % du bénéfice, soit près du double du taux genevois. Et ce taux ne constitue que le socle de la fiscalité d’entreprise française : s’y ajoutent plusieurs taxes et contributions additionnelles, représentant jusqu’à 5 points de charges supplémentaires.
Au total, l’écart de taxation entre les deux pays dépasse largement 10 points. Pour une société de services à forte intensité de main-d’œuvre, comme un institut d’imagerie médicale, cet écart se traduit directement par une capacité d’autofinancement et de réinvestissement bien supérieure côté suisse.
Des charges sociales sans commune mesure
Le salaire brut moyen suisse est environ deux fois supérieur au salaire français, ce qui pourrait laisser penser que l’impact des charges de personnel sur le résultat d’exploitation y est plus lourd. Il n’en est rien : cet écart est largement compensé par la différence de taux de charges sociales entre les deux pays.
En effet, lorsque les charges sociales en France représentent près de 70 % de la masse salariale brute, elles ne sont que de 15 % en Suisse, soit plus de 4 fois moins importantes.
Au-delà de la simple équation de l’équilibre du coût global du salaire pour l’entreprise, le différentiel de charges sociales a une conséquence immédiate sur le revenu du salarié. À brut égal, le salaire net de l’employé suisse est largement moins amputé.
Cela a aussi une conséquence directe sur la motivation des équipes. Les arrêts maladie abusifs en Suisse sont quasiment inexistants.
Une gestion des ressources humaines nettement plus simple
La différence de volume et de densité normative entre les deux droits du travail est frappante. Selon les dernières statistiques, environ 40 % du temps de management en France est occupé par la gestion des ressources humaines. En comparaison, seulement 15 % du temps y est dédié par le management en Suisse.
La principale cause vient de la sobriété normative de la législation du travail. À titre d’illustration, le Code du travail français compte près de 12 000 articles, lorsqu’en Suisse il repose sur un corpus beaucoup plus resserré d’environ 150 articles au total.
Cette simplicité juridique a des conséquences très concrètes sur la gestion quotidienne : procédures d’embauche légères, délais de préavis courts, rupture du contrat de travail sans motivation détaillée ni formalité lourde, et recours prud’homaux quasi inexistants. En France, un licenciement se transforme généralement en procédure longue, juridiquement risquée et financièrement coûteuse pour l’employeur.
Une gouvernance et une administration de société allégées
D’autres différences structurelles ont pesé en faveur de la stratégie suisse pour ce groupe.
Stabilité réglementaire. Les réformes fiscales et sociales sont quasiment inexistantes en Suisse, contrairement à la France. Cela permet une planification financière et RH à long terme bien plus fiable — un critère déterminant pour un groupe qui engage une stratégie d’acquisitions successives.
Rapport à l’administration. Les relations avec les administrations fiscales et sociales suisses sont directes et pragmatiques. Les fonctionnaires ont pleinement conscience que ce sont les entreprises qui financent le fonctionnement du pays. Cette conscience se traduit par un véritable esprit de service : l’administration suisse met un point d’honneur à accompagner les entreprises et à leur simplifier la vie administrative, dans l’intérêt commun de leur prospérité.
Recouvrement des créances. Les impayés sont rares en Suisse, grâce à une procédure simplifiée permettant d’inscrire en ligne un débiteur défaillant auprès de l’Office des poursuites. Cette seule inscription empêche l’entreprise débitrice d’obtenir un crédit ou d’ouvrir un nouveau compte bancaire; des conséquences si dissuasives que le taux de recouvrement des créances y figure parmi les plus élevés d’Europe.
Franc suisse. Réputé pour être l’une des devises les plus solides au monde, le franc suisse n’a fait que se renforcer sur les vingt dernières années. Le taux de change EUR/CHF est ainsi passé d’environ 1,65 à 0,92 entre 2007 et 2026 : 100 CHF qui valaient 60 € en 2007 en valent aujourd’hui environ 110 €, soit une appréciation d’environ 80 %.
Motivé par les prévisions de certains économistes, le groupe français d’imagerie médicale a bien compris l’intérêt d’un tel déploiement en cas de décrochage de l’euro face au franc suisse : à activité égale, le chiffre d’affaires réalisé en Suisse vaudrait mécaniquement plus une fois converti en euros, tirant ainsi le chiffre d’affaires consolidé du groupe à la hausse par le seul effet de change.
En résumé
Une fiscalité deux fois plus légère, des charges sociales quatre fois moindres, un droit du travail cent fois plus simple, un franc suisse valeur refuge : pour un acteur économique français, le rachat d’une société opérationnelle en Suisse n’est pas seulement une diversification géographique. C’est un véritable levier de compétitivité, de rentabilité et d’assurance vie.
Fort de ce retour sur investissement, le groupe a accéléré son développement : 7 laboratoires supplémentaires ont été acquis en 2026, avec une prévision de 20 laboratoires additionnels à fin 2028 — ce qui portera la répartition de son activité à 50/50 entre la France et la Suisse.
L’accompagnement de cette opération par Mont-Blanc Finance a mobilisé plusieurs étapes clés :
- identification de la cible et due diligence d’acquisition ;
- mise à disposition d’un réseau de partenaires (notaire, avocat, banque d’affaires, courtier en assurance …) ;
- structuration de la holding d’acquisition suisse, domiciliée à Genève, destinée à porter les participations dans les sociétés cibles ;
- modélisation du financement de l’acquisition (apport en fonds propres, dette d’acquisition, effet de levier fiscal) ;
- accompagnement de la transition sociale et RH de l’institut racheté selon le droit suisse ;
- tenue de la comptabilité, du payroll et déclarations fiscales.
- mise en place d’un CFO externalisé pour piloter la gouvernance et le reporting de la holding vis-à-vis de la maison-mère française.
À propos de Mont-Blanc Finance
Mont-Blanc Finance est un cabinet d’expertise comptable basé à Genève, spécialisé dans l’accompagnement des groupes et entrepreneurs français qui souhaitent se développer en Suisse.
La maîtrise des compétences transfrontalières franco-suisses au niveau fiscal, social et juridique fait de Mont-Blanc Finance l’un des acteurs reconnus en Suisse romande sur cette spécialisation.
Le cabinet intervient sur l’ensemble du processus : recherche de cibles, due diligence, structuration de la holding d’acquisition, financement, transition sociale et RH, gouvernance et reporting.
Écrit par Rodolphe Droin – Managing Partner de Mont-Blanc Finance. Expert-comptable suisse et français, fort de plus de 25 ans d’expérience financière en Suisse et en France, pays dont il est originaire
